L’antihéros au cinéma est né avec le western, en particulier avec l’homme-sans-nom (LE BON, LA BRUTE ET LE TRUAND de Sergio Leone, 1966), que Clint Eastwood a considérablement cultivé par la suite (avec aussi Harry Callahan à partir de L’INSPECTEUR HARRY de Don Siegel, 1971), jusque dans IMPITOYABLE (1992) qu’Eastwood dédie justement à Don et Sergio.

Trois personnages, nés dans la poussière et la ferraille futuriste, représentent l’antihéros dans ce qu’il a de plus charismatique.
Max Rockatansky “Mad Max”, le héros malgré lui qui erre l’âme blessée, n’est pas un mauvais garçon. Ancien flic de la route, le brutal assassinat de sa jeune femme et de leur bébé l’ont rendu fou de vengeance (MAD MAX, 1979), puis amer et sans illusion (MAD MAX 2, 1981), et enfin vit sans chercher à survivre (MAD MAX 3, 1985). Mais s’il ne cherche pas à s’attacher à de plus faibles que lui, il n’est pas non plus contre le fait de donner un coup de main, bien qu’il s’y résigne plus qu’il n’y court.
C’est là toute la différence avec Snake Plissken, qui serait plus un cousin éloigné qu’un réel homologue, puisque c’est un tueur, un repris de justice absolument infréquentable.
Le charismatique Plissken (« Appelez-moi, Snake ») est né sous les traits de Kurt Russell dans NEW YORK 1997 (en 1981), créé par John Carpenter. Ancien militaire, borgne, chevelu et pas rasé, il fume et ne sourit jamais. Obligé d’agir sous la contrainte (aller chercher le président des Etats-Unis perdu dans Manhattan transformée en île-prison), il a tout du cow-boy mal-embouché et 100% yankee. On pouvait avoir envie de le retrouver dans une nouvelle aventure, ce qui devait aussi titiller Carpenter et Russell puisque 15 ans plus tard en 1996, ils remettaient le couvert (pour le coup : co-producteurs et co-scénaristes)… Plus inspirés par le discours prêché (la critique du culte de l’image) que par la trame scénaristique elle-même, cette suite (LOS ANGELES 2013) mise au goût du jour et calquée sur le même schéma ‒ cité transformée en zone de quarantaine où règne l’anarchie totale ‒ a des allures de remake manqué. On pouvait être content de retrouver Snake (« Appelez-moi, Plissken »), mais on est navré de le laisser à jamais figé dans ce film-là. On préfèrera se souvenir uniquement de NEW YORK 1997, qui bien qu’il fasse daté, à commencer avec son titre, reste aujourd’hui encore un des meilleurs films du genre.

Mais si dater un film futuriste, est tôt ou tard (1997… 2013) dépassé, surtout dans des endroits connus (New York ou Los Angeles), ce n’était pas le cas du premier Mad Max qui se situait dans quelques années (« few years from now »), et un pays indéfini dans l’histoire (l’Australie n’est jamais mentionnée), un monde très relativement “ordonné”, où la barbarie régnant sur la route ne demandait qu’a emprunter tous les chemins de traverse. Dans le deuxième, il n’y avait plus de police, plus de maison, plus rien que le désordre et la loi du plus fort… Quelque part sur Terre, après l’apocalypse ultime.
David Twohy a bien retenu la leçon : en 2000 avec PITCH BLACK, les personnages atterrissent en catastrophe sur une planète hostile, où manque l’oxygène et se trouve peuplée de créatures nyctalopes et friandes de chair et de sang. Mais parmi eux en tant que prisonnier, le tueur glabre et bodybuildé Richard B. Riddick (imposant Vin Diesel), s’est libéré après le crash et devient la toute première menace pour eux. Ensuite, obligés de faire alliance avec lui pour faire face aux créatures, les inoffensifs civils sont à la merci de ce dangereux personnage, aussi opportuniste que sans scrupule. Repris de justice infréquentable comme Snake Plissken, il apparaît parfois pire, puisque l’idée d’abandonner ceux qui croient en lui ne le quitte jamais.
Dans une époque et une galaxie indéfinies, ce film proposait un univers nouveau, et Twohy a d’autant mieux retenu la leçon, que sa
suite LES CHRONIQUES DE RIDDICK (2004) reprend Riddick, dans une situation complètement différente, mais aussi face à des adversaires nouveaux, les “Necromongers”, des colonisateurs sanguinaires. Hélas… le serpent s’est mordu la queue et Riddick y a déjà perdu de sa superbe ! La raison en est navrante : si la première aventure a connu un vrai succès, ce n’est pas tant lors de sa sortie, qu’en exploitation DVD auprès du jeune public, alors que le film était interdit en salle au moins de 12 ans. Par conséquent, afin d’appâter le même public, cette suite voulue plus grand-public par la production, a fait perdre tout son sel au cynique Riddick, beaucoup moins redoutable et plus lisse dans cet opus.
Qu’il se termine de façon déroutante et nous laisse sur notre faim, on aimerait qu’un troisième épisode revienne à ce qui a façonné l’originalité du personnage, mais si les producteurs visaient cette fois-ci le public de Walt Disney, mieux vaudra s’en tenir qu’au premier, PITCH BLACK, et rester sur sa fin…
David Twohy scénariste (Le Fugitif, Terminal Velocity, A armes égales) s’était fait la main dans le genre avec WATERWORLD en 1995, sorte de Mad Max sur l’eau, où dans un futur et une Terre immergée sous les océans, Kevin Costner incarnait en dernier mutant aquatique humain, l’antihéros de service, brute-épaisse solitaire sur son voilier, face à d’affreux jojos en scooters de mer, les “smokers”… L’idée était bonne, mais le scénario discutable (par exemple, où les méchants trouvaient-ils tabac et carburant dans monde couvert d’eau et sans industrie ?)… Pourtant loin d’être une catastrophe, ce film qui nécessita un budget considérable, fut un échec retentissant tel, qu’il ruina la carrière du réalisateur Kevin Reynolds, pour plusieurs années.

Avec MAD MAX, George Miller imposait une atmosphère tendue, une aventure incomparable en 1979, où la violence plus souvent suggérée que montrée, choquait les autorités françaises qui ont mis trois années pour le laisser sortir sur nos écrans.
MAD MAX 2 (THE ROAD WARRIOR) explorait ce même univers deux ans plus tard, mais plus loin et plus vite ; bien que l’intrigue soit plus simpliste, les cascades y sont toujours aussi stupéfiantes. Et Max (indémodable Mel Gibson) est une sorte de cow-boy solitaire dans ce paysage australien, film aux allures de western où les méchants avec leur coupe Iroquois, s’attaquent non plus à une diligence mais un camion citerne !
En 1985, MAD MAX : BEYOND THUNDERDOME, où la violence est nettement plus atténuée, comporte cependant quelques scènes chocs. Le dôme du tonnerre recel à lui seul une séquence d’une dureté marquante. Quant à l’Acte final qui consiste à s’évader de la cité de “Bartertown” (avec une locomotive) rappelle la longue pourchasse du camion citerne du deuxième épisode.
Mais l’antihéros qu’est Max Rockatansky, à la différence de Plissken et Riddick, n’est pas un repris de justice. L’ancien flic confronté à la violence du monde qui l’entoure, est meurtri et accablé. Désabusé sans être pour autant suicidaire, il est certes capable d’éliminer un ennemi sans état d’âme, mais son point faible est d’avoir une véritable humanité. C’est le fondement même de sa différence : il a été père de famille.
Si Plissken et Riddick ont donné mauvaises suites, leur aîné Max a tenu une cohérence dans sa trilogie, qui bientôt deviendra tétralogie avec un quatrième volet (MAD MAX IV : FURY ROAD ‒ 2011), dont l’annonce laisse sceptique (sans Mel Gibson) ou fait trépigner d’impatience (George Miller toujours aux commandes)…
Un père spirituel
Quant au père spirituel de ces trois lascars, l’homme-sans-nom qu’incarnait Clint Eastwood dans les fameux westerns-spaghetti, tour à tour “Joe” (POUR UNE POIGNEE DE DOLLARS ‒ 1964), “le Manchot” (ET POUR QUELQUES DOLLARS DE PLUS ‒ 1965), ou “Blondin” (LE BON, LA BRUTE ET LE TRUAND – 1966), était ancré dans le passé de l’ouest américain, lui-même sans passé et avec un avenir incertain. Pourtant, Eastwood a d’une certaine manière mis un terme à son parcours en 1992, avec le crépusculaire IMPITOYABLE. Retiré des “affaires”, mais déjà veuf et père de deux jeunes enfants, l’ancien pistolero a fini par avoir un entier patronyme : William Munny. Rattrapé par son passé, il est proposé au sexagénaire qu’il est devenu, un contrat qui ne lui aurait posé aucun cas de conscience une décennie auparavant (des prostituées se sont cotisées pour commanditer la mort d’un homme qui a massacré l’une d’entre elles). La somme en récompense lui serait bien utile, or, ce n’est pas la moralité qui le taraude ; l’ex-tueur impitoyable en a vu d’autres. Non, il sait qu’avec des réflexes perdus et une vigilance amoindrie par les années, accepter le contrat dorénavant, c’est prendre le risque d’y laisser la vie, mais surtout, c’est prendre le risque de laisser ses deux enfants de moins de dix ans livrés à eux-mêmes… alors que c’est pour eux qu’il a besoin de cet argent.
Eastwood-réalisateur avait attendu patiemment que Clint-acteur ait l’âge adéquat pour le rôle, et mettre en scène un scénario fin prêt depuis alors une quinzaine d’années.
Il fallait surtout avoir la sagesse d’attendre le bon moment pour boucler la boucle, magistralement.
Mais le paradoxe du récit, pari gagné quand le film est réussi, est de rendre l’antihéros attachant, un personnage qui finalement préfère l’indépendance et la solitude.





