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Jeudi, 01 Juillet 2010 09:59

Comment fait-on un masque au cinéma : 2 - Les vieillissements et transformations typiques

Écrit par  Alain Folgoas

 

Après avoir vu dans la chronique précédente comment faire un moulage pour des petites pièces en vrac à usage général, voici maintenant ce qu'il conviendra de faire pour un artiste principal, visible en gros plan, que ce soit pour une blessure se fondant parfaitement avec la peau qui l'entourera, un (relativement) simple nez, un vieillissement plus ou moins poussé (les maquillages au seul fard ne sont plus toujours assez convaincants, surtout s'ils n'ont pas été assez soigneusement conçus et essayés, aujourd'hui particulièrement en HD), une ressemblance avec un personnage historique, un zombie ou un monstre de l'espace, ou les différents déguisements d'un même personnage.

Comment faire un faux nez (ou une seule prothèse simple)

Le principe général est le même, en changeant la sculpture, pour toute prothèse individuelle (nez, oeil tuméfié, blessures diverses) mais comme nous avons vu les blessures dans le chapitre précédent, je vais vous décrire schématiquement (en sautant quelques détails) à l'intention des futurs et jeunes réalisateurs – principalement, mais ça peut aussi intéresser les plus expérimentés et des jeunes maquilleurs – comment faire un nez, puisque c'est la prothèse simple la plus couramment utilisée.

  1. Lors d'une réunion préliminaire avec le réalisateur, il faudra déterminer – et, si possible, dessiner – la forme du nez souhaité, déterminer l'enveloppe budgétaire souhaitable et disponible afin de déterminer les matériaux à mettre en oeuvre compatibles avec ce budget.
  2. Les fournitures achetées, on moulera le visage entier du comédien pour en avoir toutes les proportions exactes.
  3. On copiera la zone du nez pour en faire un moule positif séparé qui servira à tirer les futures prothèses, et on y fera des clefs.
  4. On sculptera le nez à la pâte à modeler appropriée sur le moulage du visage intégral afin d'en garder toutes les justes proportions, en faisant des bords très fins et une texture de peau aussi semblable que possible à l'originale, puis on le soumettra à l'approbation du réalisateur et de l'acteur.
  5. La sculpture approuvée, on la transférera (les détails de cette opération concernent les maquilleurs, mais sachez que ça existe et que ça prend du temps) sur le positif séparé pour la mouler. Pour quelques pièces à tirer, et selon le budget, on utilisera alors du plâtre ou d'autres matériaux plus complexes et plus onéreux mais qui dureront plus longtemps s'il y a une longue série à faire.
  6. Une fois démoulé et séché, le moule sera utilisable pour tirer la prothèse en gélatine, silicone ou mousse de latex, comme décrit dans la chronique précédente.
  7. Une fois rincées et séchées, les prothèses seront conservées à l’abri de l’écrasement dans une boite ou sur une copie légère de la forme de l’acteur, en attendant d’être utilisées.

Schéma typique d’un vieillissement par prothèses (id. pour un alien)

Quoique le schéma du travail soit à peu près le même, exception faite du design de la sculpture, pour un alien ou un monstre ne nécessitant pas d'appareillage pour des cornes ou autres mécanismes de déformations, je décrirai ici à l'intention des jeunes futurs réalisateurs – mais ça pourra aussi intéresser d'autres plus expérimentés ou des jeunes maquilleurs – comment faire un vieillissement, plus courant dans le cinéma français que les monstres, même si les maquilleurs – et, je pense, les réalisateurs et le public aussi – peuvent le regretter, mais les productions françaises de (télé)films ne nous font pas assez de demandes sérieuses dans ce sens. Il existe maintenant des méthodes utilisant des matériaux contemporains autres, résultats des recherches de maquilleurs passionnés, le plus souvent étrangers mais surtout bien payés normalement, qui donnent des résultats extraordinaires incomparables, mais commençons pour les petits budgets par ce schéma classique et traditionnel qui nécessitera quand même un peu d'argent, et surtout beaucoup de temps.

  1. Il faudra déjà bien définir clairement avec le maquilleur retenu le plus tôt possible le concept à représenter : suffira-t'il de faire des prothèses, et lesquelles précisément ? faut-il envisager aussi une ou des perruque(s) et des postiches ou suffira-t'il de colorer les cheveux et d'un peu de crêpé au poil-à-poil ? faudra-t'il aussi prévoir une doublure pour les cascades ou autres raisons ? De quel délai et de quel budget doit-on disposer ?
  2. Le projet convenu, un bon croquis, ou l’équivalent informatique, approuvé par vous, daté et signé, devra être remis au maquilleur chargé de réaliser le projet avec son équipe, car une seule personne ne suffit généralement plus pour un travail aussi minutieux.
  3. Les préparatifs, achats des fournitures fraîches, préalablement réalisés (cela peut prendre de un à plusieurs jours selon les cas, mais c’est évidemment indispensable) votre acteur viendra au local où travaillera votre maquilleur pendant environ 3 à 4 heures.
  4. On commencera par lui mouler les dents s'il y a lieu de faire un dentier pour lui changer de dentition (au moins deux jours à temps plein pour une seule personne déjà expérimentée).
  5. On lui posera un faux crâne pour lui protéger la chevelure, puis on enduira son visage d’une crème souple, l’alginate, pour mouler et copier ses traits.
  6. Cet alginate sera rigidifié avec des bandes plâtrées, puis on démoulera cette empreinte creuse que l’on remplira de plâtre pour en tirer un moulage positif qui sèchera complètement jusqu'au lendemain.
  7. Ce moulage sera ensuite corrigé de ses défauts naturels, puis monté sur un socle. On devra ensuite le copier tout de suite, au plâtre ou au silicone selon les cas, et cela prend souvent au moins deux jours.
  8. On pourra alors sculpter le masque désiré, pendant qu’un assistant copiera les différentes sections d'après le moulage dupliqué afin d’en faire des moules séparés. Cela prendra environ trois jours minimum à temps plein à deux spécialistes rapides.
  9. La sculpture terminée, vous viendrez la voir et donnerez le feu vert pour la suite des opérations.
  10. On pourra alors (le cas échéant) faire un moulage spécial à transmettre au perruquier pour lui permettre de faire le front de sa perruque sur les mesures justes de l'acteur en fonction du design initial. Cela prendra du temps, et nécessitera bien évidemment des frais importants, excluant toute notion de bénévolat sur un film d'amateur ou auto-produit. On peut toutefois ne faire refaire que le devant, c'est à dire le front, et c'est alors beaucoup moins cher qu'une perruque entière à fabriquer.
  11. On séparera alors soigneusement la sculpture du masque entier en plusieurs parties pour faire des moules individuels de chacune des parties de l’ensemble : nez, poches, menton, lèvres, oreilles, front, cou, bajoues, mains, etc… Chaque partie de la sculpture sera transférée sur le positif individuel lui correspondant et moulée comme une prothèse isolée. La sculpture unique aura donc été "éclatée" en plusieurs pièces. Les moules ainsi réalisés seront donc au moins en deux parties : un positif, représentant les traits de l'acteur, et un négatif, représentant en creux la prothèse à réaliser. Faire des "gants" monstrueux nécessitera des moules complexes en trois parties, assez longs à fabriquer.
  12. Chaque prothèse sera alors coulée dans son négatif, le positif posé par dessus et bien calé avec des poids assez lourds, ou vissé avec des écrous, afin d’assurer des bords très fins, invisibles après la pose et le maquillage. Certaines grosses pièces devront être injectées avec une grosse seringue dans les moules fermés et clampés.

Le tirage des pièces se fera selon le même principe que précédemment, mais les quantités mises en oeuvre seront sans doute plus importantes selon la taille du "masque" ainsi réalisé.

Quelle que soit la matière choisie, au cinéma il faudra une prothèse (ou une série de prothèses = un masque complet) par séance de tournage car les bords très fins seront détruits lors du collage et du démaquillage, plus une ou deux en sécurité en cas d’accident.

Pour de petites prothèses telles que blessures, poches sous les yeux ou nez partiels, on pourra utiliser de la gélatine, mais le poids de ce matériau le rend inadéquat à des grosses pièces, telles que gros doubles mentons, grands masques complets d’une seule pièce, faux ventres, etc… De plus, la forte chaleur peut la faire refondre. Il faut donc bien connaître le contexte d'utilisation pour bien choisir la matière la plus appropriée aux conditions du tournage que votre maquilleur ne pourra pas prévoir s'il n'est pas prévenu suffisamment longtemps à l'avance. De plus, arrivant au dernier moment, il n'aura peut-être pas non plus le temps de préparer tout cela correctement, ce qui peut ne pas donner à l'écran les meilleurs résultats souhaitables sans que cela puisse légitimement lui être imputé pour autant.

Les premières prothèses tirées, il sera souhaitable de faire un essai sur l'acteur afin de déterminer approximativement le temps qu'il faudra sur le tournage pour maquiller et démaquiller afin d'en tenir compte pour l'établissement définitif du plan de travail. On ne peut pas changer plusieurs fois de maquillage dans la journée quand cela prendra plusieurs heures… De plus, quand il y a des coiffures particulières et des perruques à nettoyer et recoiffer pendant plusieurs jours, un vrai coiffeur est indispensable.

Les fournitures pour ces travaux dépendront bien évidemment de l’ampleur du travail à réaliser et des matériaux mis en oeuvre pour y arriver ; il ne m’est donc pas possible ici de vous donner la moindre estimation sérieuse à l'avance. Mais le maquilleur que vous aurez choisi pour faire le travail pourra vous indiquer cela APRÈS qu’il saura ce qu’il aura à faire, donc quand vous lui aurez bien tout dit du projet pour lui permettre de faire ses calculs au plus juste sur des bases solides. Il ne le pourra JAMAIS avant de vous avoir rencontré et discuté en profondeur du sujet.

Ce travail précis, minutieux n'est évidemment pas du domaine d'une esthéticienne qui n'est pas formée pour répondre à de telles demandes – et ce n'est évidemment pas péjoratif de ma part pour cette profession respectable que d'en reconnaître les frontières. Elle a par ailleurs ses attributions légitimes, mais le maquillage de ce genre est spécifiquement du domaine du maquilleur de cinéma spectacle dûment formé, selon un cursus différent des cours d'esthétique, à toutes les disciplines du maquillage professionnel. J'invite donc les jeunes réalisateurs à choisir soigneusement un réel maquilleur de spectacle confirmé pour leurs tournages afin d'éviter des déconvenues, que l'on entend parfois regretter par ceux qui n'ont pas réfléchi suffisamment à leur choix avant de commencer à tourner : les vraies économies commencent en évitant les erreurs conduisant à un gaspillage et en faisant les bons investissements.

Présent et avenir

Les techniques présentées dans ces deux articles sont des techniques basiques, connues depuis longtemps, avec lesquelles des générations de maquilleurs ont fait des films et donné de bons résultats sur des millions de films. Naturellement, tout évoluant (on n'en est plus à l'âge de la fabuleuse caméra BMC Mitchell non plus), les  matériaux et techniques de maquillage ont évolué aussi. Dans le monde entier, on n'en est donc plus non plus à l'époque du "niveau 1" des simples plâtres pour les moules et latex pour tirer les pièces depuis longtemps. De nouveaux produits sont apparus ces dernières années tant pour le moulage que pour tirer les prothèses que vous utiliserez sur vos films, un jour, si vous pouvez trouver un peu de budget. Car dans ce domaine comme dans tous les autres, les prix des matières premières synthétiques (silicones et plastiques) ont sérieusement augmenté depuis l'époque de nos Grands Papas. Il faut donc que vous sachiez que lorsque vous demandez à un jeune de faire vos effets spéciaux, il utilisera les méthodes et matériaux contemporains s'il en a l'occasion, pour agrandir ses compétences en testant pour vous de nouveaux produits ou techniques. Mais il lui faudra de toute façon un peu de budget pour se perfectionner et son perfectionnement bénéficiera à VOTRE film. Vous n'envisageriez plus de tourner normalement avec une Cameflex sans Blimp à l'époque du numérique, alors pensez à utiliser les moyens modernes de maquillage aussi.

Mais ils ne sont pas encore dans les fonds de boite des maquilleurs sortant de l'école.

Conclusion

Avec ces explications générales  destinées, je le rappelle, aux jeunes réalisateurs – les détails techniques plus précis sont davantage pour les maquilleurs qui pourront toujours me demander des renseignements plus spécifiques s'ils le désirent – j'espère avoir réussi à vous faire comprendre pourquoi le maquillage demande du temps de préparation et un certain budget, et qu'il occupe une place importante dans votre processus de créativité. Accordez-lui la place qu'il mérite, traitez les maquilleurs comme les autres techniciens de haut niveau de votre équipe et vous aurez sur l'écran de bons résultats qui valoriseront votre travail et votre réputation.

Je vous invite aussi à relire les chroniques précédentes pour préciser certains points que je n'ai pas pu reprendre maintenant faute de place.

Dans l'article suivant, Stagiaire maquilleur : les "Règles du Jeu", j'indique le "code de bonne conduite" entre un apprenti voulant devenir maquilleur et son chef maquilleur autant qu'avec les autres membres d'une équipe de tournage.

Je reste disponible pour toute information complémentaire. De même, si vous souhaitez voir traiter des points précis, n'hésitez pas à me les demander et j'y consacrerai une chronique ici. N'hésitez donc pas à Cette adresse email est protégée contre les robots des spammeurs, vous devez activer Javascript pour la voir. ou à laisser un commentaire ci-dessous.

A bientôt

2 Commentaires

  • Lien vers le commentaire Alain Folgoas Jeudi, 17 Mars 2011 10:11 Posté par Alain Folgoas

    Bonjour Camou,
    lol!… C'est tout un vrai cours de maquillage que vous me demandez là !… Essayons de synthétiser schématiquement.
    Il y a principalement deux méthodes pour obtenir ce que vous souhaitez : la méthode stylisée, ou les traits sont peints "artistiquement" sur le visage, sorte de masque qui cache les traits de l'acteur, ou la méthode réaliste qui utilise les structures plus ou moins accentuées du visage du comédien pour donner une illusion de volumes différents dans la salle de théâtre. Des perruques et postiches sont d'une grande aide dans ces cas là. Au cinéma, les volumes ainsi seulement peints ne sont plus crédibles et il faut recourir à des prothèses qui modifient les volumes de manière réaliste.
    Pour les vieillissements au théâtre à grandes scènes, opéras et festivals de plein air, il y a un jeu sur les volumes peints en trompe l'oeil et les couleurs, mais on peut aussi recourir à des prothèses quand cela ne suffit plus.
    Je vous suggère de me contacter directement par mail pour qu'on en discute de façon plus approfondie si vous le désirez.

  • Lien vers le commentaire Camou Mercredi, 16 Mars 2011 14:03 Posté par Camou

    Bonjour Mr Folgoas,
    Je dois faire un travail sur le maquillage de théâtre pour un sujet d'art. J'ai lu ce que vous avez écrit ce qui m'a beaucoup aidé car je ne suis pas une professionnelle. La problématique de mon sujet est: en quoi le maquillage peut-il créer des traits de caractères (au niveau du visage) au théâtre? Alors j'aurais voulu savoir qu'elles sont vos méthodes pour accentuer les traits du visage afin qu'ils se voient par tous les spectateurs? Quelles sont les éléments importants pour faire vieillir un acteur ou le rajeunir, ou déguiser un homme en une femme??
    Je vous remercie d'avance Mr Folgoas

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