PEUR SUR LA VILLE est un film marquant dans la filmographie de l'immense star hexagonale, et à plus d'un titre : Belmondo avait déjà atteint le sommet de sa carrière, mais n'avait jusque-là jamais interprété un flic. Il avait déjà incarné des petits malfrats ou grands truands, dans des films tour à tour sérieux ou plus légers, souvent des aventuriers comme dans L'HOMME DE RIO (1964), LES MARIES DE L'AN II (1971), et on l'avait vu peu avant en homme d'affaire engagé (L'HERITIER de Philippe Labro, 1972) ou en écrivain tourmenté qui se rêvait en espion d'opérette (LE MAGNIFIQUE de Philippe De Broca, 1973).

Détail intéressant : l'acteur étant associé au succès depuis une quinzaine d'années, avec Peur Sur la Ville, pour la première fois son seul nom apparaissait en haut de l'affiche, écrit en lettres caractéristiques - principe qui allait rester inchangé comme une marque de fabrique, sur l'affiche de chacun de ses films suivants, jusqu'en 1987 (avec LE SOLITAIRE de Jacques Deray). Belmondo était, comme on ne le disait pas encore à l'époque, bankable ! La chance lui souriait tellement, que le sort a marqué l'évènement d'un sceau extraordinaire : le film est sorti sur les écrans le jour de son 42ème anniversaire... Sortie accompagnée d'une campagne de publicité, à peu près sans précédent à l'époque. Il avait de quoi créer l'évènement, Belmondo y faisait une fois de plus ses cascades lui-même. Depuis L'Homme de Rio, c'était UN de ses "fonds de commerce", qui dans la profession agaçait les jaloux (de son succès), une "tradition" qui laissait sceptiques les moins fans parmi le public, mais une réalité qui a pourtant laissé des traces filmées... L'éminent cascadeur Rémy Julienne a toujours témoigné que l'acteur, à la fois excellent athlète et pilote automobile, était "excessivement habile de ses mains et de ses gestes".
D'ailleurs, lors d'une scène du film, le commissaire Letellier à la poursuite du braqueur de banque Marcucci, se trouve à courir sur le toit des wagons du métro aérien (ligne 6 sur le pont B
ir-Hakeim)... Sans filet ni doublure, Belmondo a effectué cette prouesse sous les yeux des badauds parisiens éblouis. La scène tournée, quelqu'un lui a lancé depuis la foule "Chapeau, je ne ferais pas ça même pour 100 000 balles !" ce à quoi Belmondo a rétorqué "Je vous rassure : moi non plus !"
Il faut dire qu'il y a dans le sujet, tous les ingrédients du film captivant, avec en parallèle deux intrigues pour tenir en haleine : Letellier est à la recherche du truand (Marcucci) qui l'a mis en échec auparavant, alors qu'un assassin se faisant appeler Minos, tue des femmes affichant ou revendiquant une liberté sexuelle outrageante, à ses yeux...
En avance sur son époque, le film évoquait des sujets toujours tabous en 1975 : l'épanouissement de la sexualité féminine montré du doigt ; l'accusation étant incarnée par le tueur. Et en plus il l'aborde avec le type de personnage alors méconnu en France, qu'on n'appelait pas, là encore à cette époque, le "serial-killer" (le terme était lancé durant la même période par le profiler américain Robert K. Ressler). D'une pierre deux coups : à la fin du film, l'étrangleur n'est pas tué mais (sévèrement) neutralisé... Arrêté et pas exécuté, était un message implicite mais lourd de sens, dans un pays et une époque où la peine de mort était encore en vigu
eur.
Film aussi en avance sur son époque, avec deux intrigues pour générer deux courses-poursuites ; les scènes d'action étaient encore rares dans le cinéma français, où globalement, la mise en scène toujours rigide manquait "d'entraînement". Henri Verneuil auteur du scénario, savait quelle direction il prenait quand il pensait son film et l'écrivait - le cinéaste qui livrait des films dynamiques aux sujets modernes, fut qualifié par la presse du moment "le plus américain des réalisateurs français". Il faisait donc courir Letellier après un truand et un assassin, d'une manière plus voisine de l'inspecteur Harry que celle du commissaire Maigret, tantôt en voiture tantôt au sens propre, et curieusement l'amène à le faire à chaque fois sur les toits : derrière Marcucci sur les toits du métro, et derrière Minos sur les toits des Galeries Lafayette ! D'ailleurs, pour cette scène, afin de donner plus de réalisme et éviter de la tourner en studio, Verneuil a eu recours à un subterfuge, en faisant construire des répliques de toits sur les mêmes hauteurs, ce qui sécurisait les comédiens, qui en cas de chute tombaient d'à peine plus d'un mètre, tout en donnant l'illusion du danger et impression de vertige au spectateur.
Bref, ce film est la preuve du savoir-faire de ce réalisateur (disparu en 2002) dont un des nombreux talents était de savoir s'entourer : s'il écrivit le scénario, la pertinence des dialogues est l'oeuvre de Francis Veber. Crédité au générique, celui-ci n'en a jamais tiré gloire puisque selon lui, dialoguiste est un métier de paresseux ! ("Le scénariste c'est l'architecte, le dialoguiste c'est un décorateur") Il n'était déjà plus un débutant, mais n'était pas encore lui-même réalisateur, le futur champion des comédies à succès...
Pour la musique, après LA BATAILLE DE SAN SEBASTIAN et LE CLAN DES SICILIENS, l'éclectique Henri Verneuil fit une nouvelle fois appel à Ennio Morricone, le plus international des compositeurs de BO. Son style particulier est reconnaissable, notamment dans l'usage des voix et mélodies sifflées. Sa musique de Peur Sur La Ville, aura une partition vaguement jumelle 7 ans plus tard avec The Thing (John Carpenter, 1982), mais le thème lancinant qui créé le climat d'oppression ou souligne la présence de Minos le prédateur, a des mesures qui curieusement, rappelle celui de John Williams pour Les Dents De La Mer, sorti la même année. On peut en déduire que chacun avait la même perception musicale de l'approche du monstre qui tue...
Un dernier mot pour les autres comédiens. Rosy Varte, plus habituée à fouler les planches, est aujourd'hui connue pour avoir égayé les dimanches sur Antenne 2, dans la deuxième moitié des années 1980 avec le feuilleton comique Maguy ; Léa Massari était une actrice italienne fréquemment vue en France dans les années 1970, face à Lino Ventura ou Alain Delon. Et l'interprète de Minos lui-même italien, Adalberto Maria-Merli n'a joué que deux fois en France, et c'est justement face à Delon qu'on l'y revit l'année suivante, dans Le Gang, de Jacques Deray.
Quant à Charles Denner (1926-1995), incarnant l'inspecteur Moissac, c'était un immense acteur qui s'illustrait aussi bien dans les comédies (ROBERT ET ROBERT ; L'AVENTURE C'EST L'AVENTURE, de Claude Lelouch) que les drames (L'HOMME QUI AIMAIT LES FEMMES de François Truffaut ; L'HERITIER de Philippe Labro), avec la même aisance, même panache discret, si discret qu'il est aujourd'hui un peu oublié, comme il le fut si injustement par la profession avant la fin de sa vie. Sa prestation dans LANDRU (Claude Chabrol, 1962) demeure particulièrement remarquable.

PEUR SUR LA VILLE est donc un film qui a été conçu pour que Jean-Paul Belmondo donne le meilleur de lui-même, à un public qui n'en attendait pas moins, et qui y a trouvé son compte puisque près de 4 millions de spectateurs se sont rendus dans les salles obscures en 1975... Preuve supplémentaire de sa réussite : plus de trente ans après, il se regarde toujours sans déplaisir !





