Si les deux hommes, pères de famille, mesurent tout le danger de cette entreprise et que chacun veut épargner les siens, l’un sait par quel sacrifice il peut payer, tandis que l’autre n’accepte pas le défaitisme.
Farewell, “Adieu” en anglais…
C’est le nom de code donné à l’agent-double par les services secrets français, dont la consonance anglophone est dûment choisie afin de brouiller les pistes entre les deux grandes puissances… En effet, la France de Mitterrand en 1981, pourtant alliée des Etats-Unis, est dans une position équivoque aux yeux de l’Amérique de Reagan : on compte dans le nouveau gouvernement français, des ministres communistes…
Les premiers plans nous montrent un paysage de campagne enneigée, et un loup. Immobile, le regard profond, incarnant la métaphore d’un poème d’Alfred de Vigny que le personnage d’Emir Kusturica ne cessera de rappeler, l'image prendra tout son sens dans le plan final.
“Librement inspiré de faits réels” est une précaution d’auteur pour s’excuser auprès de ceux qui connaissent l’Histoire (la vraie histoire), d’avoir dû aménager son histoire, afin de l’assouplir selon les codes de la dramaturgie, propres au cinéma.
Mais la force d’un film-réalité sur n’importe quel docu-fiction télévisuel, c’est précisément l’intensité dramatique : le docu-fiction est précis, riche en informations factuelles, puisqu’il mêle reconstitutions ET archives (ainsi que témoignages et narration)… Alors que le film-réalité nous plonge au cœur des évènements, nous immerge dans l’univers des principaux protagonistes, il prend le temps de nous familiariser avec les personnages, même secondaires… et passé la première heure, au fil du récit qui se tend, on peut sentir le danger qui plane, respirer le piège qui se referme, sans que l’on puisse deviner par quelle ironie se terminera le fil de ce récit, au final tendu comme la corde d’un arc, prête à se rompre.
Avec JOYEUX NOËL, Christian Carion a su émouvoir en Cinémascope (2 :35) avec l’évocation d’un épisode méconnu de la première Guerre mondiale (la fraternisation de soldats ennemis sur le front). Une évocation Historique plus librement inspirée des faits réels, mais dont l’anecdote avait manifestement assez inspirée C. Carion pour qu’il en tire un film d’une sensibilité pleine de justesse.
Avec L’AFFAIRE FAREWELL, il confirme qu’il est un cinéaste à prendre très au sérieux pour l’avenir de notre cinéma hexagonal, parce qu’il sait rester français tout en visant l’international – à la manière d’un Jean-Jacques Annaud.
Très malin, il a d’abord choisi le format standard (1:85) qui d’emblée comprime l’atmosphère déjà grise des pays de l’Est, lorsqu’ils étaient oppressés par le régime soviétique. La rigueur y est parfaitement restituée avec les décors, les costumes, qui automatiquement nous renvoient en 1981.
Et, servi par le jeu sans faute des acteurs, le film de Christian Carion est une réussite de la première à la dernière minute.
Guillaume Canet incarne l’ingénieur français, qui s’improvise en espion officieux… Impeccable en jeune homme dépassé par la situation (gauche, hésitant, apeuré), mais qui finit par se dominer, jusqu’à ce qu’il ait la lucidité de savoir, quand il doit s’arrêter… alors qu’il n’est plus certain de pouvoir le faire.
Emir Kusturica n’en est pas à sa première interprétation (déjà bouleversant dans LA VEUVE DE SAINT-PIERRE de Patrice Leconte – 2000), mais il s’agit là de son premier vrai rôle principal.
C’est l’autre bon choix de Christian Carion : Kusturica inspire confiance par sa bonhommie et sa carrure, dont il sait jouer pour laisser deviner l’accablement de cet agent du KGB, lassé que le régime communiste soit un étau pour son pays. Son personnage du colonel Gregoriev est forcément touchant, puisque bien que francophile, il aime avant tout son pays. Il l’aime au point de ne pas vouloir le quitter ; il est prêt à trahir l’URSS (le régime) pour le bien de la Russie (son pays)… Il en connaît le risque et l’accepte.
Pour en accentuer cette complexe dualité, il en vient à reconnaître que le régime soviétique a pourtant réussi quelque chose : « Vous savez ce qu’était la Russie avant 1917 ? Le moyen-âge… Quarante ans plus tard, nous étions les premiers à aller dans l’espace… Les premiers. »
Avec son regard naturellement mélancolique, et qu’il s’exprime en Français ou en Russe, l’Emir Kusturica acteur sait aussi, combien la meilleure des interprétations réside dans les silences où, justement, la seule éloquence du regard définit la qualité de la prestation. Sans un mot, sa mélancolie devient tristesse, puis déchirement.
Alexandra Maria Lara, à la fois superbe et fragile, joue la femme de Guillaume Canet. Découverte (en France) dans le rôle de la secrétaire personnelle d’Hitler, dans LA CHUTE (Oliver Hirschbieg
el, 2004), elle est le discret atout du film de Carion. Très en retrait tout au long de l’histoire, chacune de ses scènes est là pour rappeler à Pierre Froment (Guillaume Canet) père de ses deux enfants, qu’il a une famille à protéger et qu’il doit penser d’abord à lui ‒ c’est-à-dire à eux. La délicatesse de ses traits (conjugués à son talent) suffirait à convaincre n’importe quel mari un peu raisonnable de tout laisser tomber… Et lorsque, désespérée, elle menace son mari de le quitter, il prend conscience du danger qui le guette : le point de non retour.
Sa compatriote Diane Kruger, au regard plus fauve (voire autoritaire) dans le même rôle, aurait moins accentué la pressante gravité de ces scènes…
Mais au fait, ne l’aperçoit-on pas le temps d’une scène, dans un rôle muet de joggeuse ?
Prêtez attention à une séquence, une succession de scènes muettes, où l’on voit des personnages supposés être dans la position de Gregoriev (et Froment), se faire arrêter par les autorités soviétiques… Vous reconnaitrez certains des acteurs principaux de Joyeux Noël (crédités ici au générique pour leur amicale participation), dont Benno Fürmann et Gary Lewis.

Christian Carion est donc un réalisateur fidèle à ses acteurs, en plus d’avoir le talent de trouver ceux qui correspondent aux personnages… Et à juste titre : avoir confié le rôle de François Mitterrand à Philippe Magnan, est une trouvaille habile (qui rappelle le pari audacieux et réussi de Bernard Stora, d’avoir choisi Bernard Farcy (commissaire Gibert dans TAXI) pour incarner De Gaulle dans son téléfilm LE GRAND Charles – 2006). Idéalement grimé, et sans tomber dans le piège de l’imitation grotesque, Philippe Magnan est un Mitterrand sidérant de mimétisme.
Ce qui n’est pas le cas de Fred Ward dont la ressemblance avec Ronald Reagan n’est pas frappante ; toutefois, il faut tendre l’oreille pour s’apercevoir qu’en fait, la ressemblance est surtout dans le timbre de la voix…
Et lorsqu’il s’agit de tendre l’oreille, la musique de Clint Mansell enrobe si subtilement tout le film, qu’il en est difficile après projection de retenir une mélodie. Pourtant, comme des effets spéciaux invisibles à l’œil nu, les musiques qui soulignent l’intensité des scènes sans qu’on ne les remarque, sont les plus réussies.
Visitez le site officiel du film http://www.laffairefarewell-lefilm.com/ et vous entendrez le thème principal qui donne le ton du film, et dont quelques notes suffisent à ranimer le souvenir du climat pour ceux qui l'ont vu.
L’AFFAIRE FAREWELL est une totale réussite, un “film d’auteur” populaire, et non élitiste – à la manière de Jean-Jacques Annaud…

Une filiation qui devrait se vérifier dans un proche avenir, car le nouveau projet de Christian Carion est intitulé… LA GUERRE DE L’EAU.





