Contrairement aux films Turcs qu’il est possible de découvrir dans les festivals internationaux, Güneşi Gördüm n’est pas un film d’auteur ou indépendant. Il s’agit d’un drame grand public, qui a d’ailleurs fait un carton en Turquie. Limite présenté comme un blockbuster (à la Turque…), la bande annonce laissait espérer de bonnes choses. Ce grand succès a ainsi réalisé plus de 2,5 millions d’entrées pour une recette de 12 millions de dollar a box-office (source : Wikipedia).
L’histoire s’attarde sur un petit village dans l’Est de la Turquie, qui doit vivre à proximité des opérations militaires de l’armée Turque contre les terroristes du PKK. Les quelques familles habitant ce village se retrouvent face à un cruel dilemme. Protéger les terroristes dont certains sont leurs propres enfants, ou aider les militaires, qu’elles traitent comme des amis proches, et dont certains sont aussi des enfants du village. Après des drames et des combats plus intenses, les villageois sont poussés à l’exil. Dès lors, l’histoire suit deux familles aux destins opposées. Un père ayant perdu son fils dans les combats décide de partir clandestinement, avec ce qui reste de sa famille, en Norvège, où vit tranquillement depuis des années un proche. Un autre père, dont le seul désir consistait depuis des années d’avoir un fils, part tenter sa chance avec son frère, son père, son épouse et ses 6 enfants à Istanbul. L’un des destins sera réparateur, l’autre tragique…
Güneşi Gördüm est film très critique de la situation politique et sociale en Turquie, en abordant de nombreux thèmes. Et cela avec intelligence et objectivité. Il est bien évident de commencer par les conflits entre l’armée et le PKK, exprimé par la confrontation de deux frères, dont leur père ne sait plus quoi faire. Une confrontation qui se termine finalement par la mort, le chagrin et les regrets. Et tel est le message du film. Ces combats, qui sont entretenues par des puissances de chaque côtés, ne font qu’apporter du malheur pour tous les citoyens turcs, quelle que soit leurs origines ethniques. En prenant le film au premier degré, on pourrait facilement le percevoir comme une présentation des problèmes vécus par les populations d’origines kurdes en Turquie, mais si cet aspect est traité avec les affrontements au début du film, la suite concerne en réalité toutes les populations paysannes (et elles sont nombreuses !!!) qui partent tenter leur chance dans les métropoles Turques, voire à l’étranger. Un changement qui suppose des problèmes d’adaptation dû à un décalage au niveau des mentalités.
Le film prend ainsi la peine de montrer sans jugement des mentalités et des pratiques toujours présentent dans de nombreux villages Turcs, qui peuvent paraître totalement aberrantes ou arriérée à un œil plus occidental. Une mentalité où l’Amour n’est pas idéalisé, car les mariages sont arrangés à un âge très jeune, où les familles sont très souvent consanguines, où on règle tout par la violence, et où la honte dans la famille (un cas d’homosexualité ici) ne peut être lavée que par une punition mortelle. Mais d’un autre côté, dans leurs villages, ces populations vivent repliées sur elles-mêmes, sans aides de l’état, sans éducation car les écoles sont fermées et sans travail. L’un des pères du village fera d’ailleurs remarquer à un chef militaire qu’il n’a pas sa place ailleurs, car à part élever des troupeaux, il ne sait rien faire d’autre. Et dès lors que l’Etat vient les aider, certains de ces villageois ne savent plus comment s’adapter à leur nouvelle vie.
Ainsi malgré toute cette incompréhension, à aucun moment, le message vient critiquer ces mentalités. Au contraire, le film est traité de manière à ce que le spectateur ait de la compassion pour tous les personnages. La narration se fait souvent du point de vue des pères des deux familles, dont les réflexions restent très humbles et simples. Appuyées par des situations symboliques et des dialogues justes et touchants, cette narration est justement ce qui rend le film si émouvant.
Le film a été réalisé, écrit et composé par Mahsun Kirmizigül (Beyaz Melek, également un succès en Turquie), qui est à l’origine un chanteur d’Arabesk très populaire en Turquie depuis les années 90. Réalisateur depuis le début de la décennie, s’impose depuis quelques temps comme un véritable talent. Pour ceux qui ne connaissent pas l’arabesk, il s’agit d’un style musical inspiré de la musique classique ottomane, interprété avec passion par des chanteurs racontant des drames sociaux ou d’amour. Et si Kirmizigül est passé derrière la caméra, l’approche reste toujours la même : raconter des drames avec émotion et une intensité forte. Le résultat en est d’ailleurs convaincant de par ses expériences qui l’inspirées pour ce film. D’origines kurdes et s’étant installé à Istanbul après avoir vécu toute sa jeunesse dans l’Est de la Turquie, il était déjà très bien placé pour raconter cette histoire, d’autant plus qu’il interprète en personne un des personnages principaux. Aidé par son excellente direction d’acteurs, il est entouré par des acteurs de talents qui sont chacun habités par leur rôle. On a parfois même l’impression de voir un documentaire avec des vrais villageois. Mention spécial à Altan Erkekli en vieux père de famille blessé dans l’âme et blasé qui revit peu à peu en Norvège en voyant avec fierté ses fils vivre enfin libres, et à Cemal Toktaş dans le rôle de l’homosexuel qui trouve sa liberté dans le travestisme. Côté photographie, Kirmizigül nous offre de très belles images léchées et de magnifiques paysages, animés par une composition forte sympathique.
Güneşi Gördüm est donc un film que je recommande à quiconque, en particulier ceux voulant avoir un autre coup d’œil sur la Turquie que la vision clichée diffusée par les médias français. Une vision objective, sans haine et intelligente. Et bonne nouvelle, le DVD turc a des sous-titres Français !





