Tout d’abord petit rappel de vocabulaire : une synecdoque est une figure de style par laquelle on fait entendre le plus en disant le moins, ou le moins en disant le plus ; on prend le genre pour l’espèce ou l’espèce pour le genre, le tout par la partie ou la partie par le tout. C’est un cas particulier de métonymie. (Merci wikipedia !)
Caden Cotard (Philip Seymour Hoffman) vit avec sa femme Adele (Catherine Keener) et leur fille Olive. Lors d’un accident de tuyauterie il se coupe l’arcade sourcilière. Son épouse l’emmène à l’hôpital, et va commencer pour lui un cycle de symptômes étranges, et de sous-sol d’hôpitaux plus ou moins glauques. Adele est une artiste renommée et il est metteur en scène. Ils suivent tous les deux une thérapie de couple, où elle avoue fantasmer qu’il meure ! Caden lui fantasme sur la caissière du théâtre (Samantha Morton, rousse ici). Elle lit sur ses conseils le Procès de Kafka, et le film parfois rappelle le décor de l’adaptation de Kafka par Orson Welles, et aussi bien sûre l’univers de l’écrivain pragois !
Le film commence donc à peu près normalement, la bizarrerie n’entrant d’abord que par les dessins animés d’Olive dans lesquels Caden est mis en scène combattant des microbes. Puis tout à coup sans aucun indice, le temps s’accélère, et il va s’accélérer exponentiellement sans que Caden n’en prenne conscience. D’abord sa femme part à Berlin avec leur fille puis il voit sa fille posant dans un magazine et tatouée, et elle a déjà 11 ans…
Caden regarde passer sa vie, sans être capable de prendre part à l’action, un jour il reçoit une énorme subvention qui va lui permettre de monter un projet titanesque. Son projet est la reconstitution de sa vie, de la vie. Ce qui est passionnant c’est que la vie bien sûre naît aussi de ses interactions avec les acteurs et quand son actrice joue le rôle de son fantasme il finit par l’épouser et lui faire un enfant. Seulement tous les problèmes qui n’ont pas été résolus avant s’accumulent, et le projet devient de plus en plus titanesque, une ville dans la ville, une synecdoque de ville et une synecdoque de vie mêlée à une mise en abyme. Le projet étant un work in progress, n’est jamais vu par des spectateurs, et les acteurs meurent avant d’en avoir vu la fin et cette ville dans la ville, cette vie dans la vie deviennent une sorte de blague cosmique !
Caden continue son projet en remplaçant les acteurs morts jusqu’à ce qu’il se fasse remplacer lui-même par Dianne Wiest ( In Treatment ). Mais Millicent Weems (Dianne Wiest) au lieu d’être littérale comme l’ont été jusqu’ici tous les acteurs de Caden propose enfin une interprétation. Elle va finir par diriger non seulement la pièce mais aussi la vie de Caden. Le menant, oreillette en place, vers la fin de son projet et vers la mort !
Je ne dirais pas que Charlie Kaufman est un génie, mais il creuse une piste que Gondry a aussi entreprit de creuser de son côté sans lui : celle de la frontière floue entre soi et le monde, soi et les rêves.
Jamais dans ce film du moins avant qu’en finissant il ne devienne un tout, comme la vie, on ne sait ce qui est « réel » et ce qui est imagination du personnage, jusqu’à ce qu’on comprenne que tout était réel et imagination ! Lorsque Caden chemine dans son théâtre on ne sait plus si c’est un New York apocalyptique,( après tout le temps passe si vite que le futur peut faire de New York une ville vraiment étrange) ou si c’est le théâtre.
Je dis que Kaufman creuse le même sillon parce qu’on reconnaît aussi des personnages de ses autres film, Catherine Keener semble devenir une variation du personnage que jouait Cameron Diaz, dans Being Malkovitch elle aussi avec ce look anti-glamour et cette haine diffuse pour son conjoint !
Le personnage de la rousse objet du désir est présent dans Human Nature (avec la fausse française) et dans Eternal Sunshine of a Spotless Mind, la petite assistante jouée par Kirsten Dunst, était aussi un de ces personnages fantasmatiques : celle qui sera dévolue au bonheur du génie, fantasme de femme douce, sexuelle, et soumise !
J’aime beaucoup de le personnage de Sammy (Tom Noonan) qui passe vingt ans à suivre Caden, jusqu’à ce qu’il fasse son coming out de premier spectateur. Il me rappelle ce film que j’aime assez mais dont le concept n’a pas été assez exploité de I Heart Huckabees, où Jason Shwartzman engage des détectives existentialistes qui vont le suivre pour comprendre quel est le sens de sa vie !
Les acteurs sont tous très bons et croient à leurs personnages. Ils sont l’ancre qui maintient à quai une telle fantaisie parce que leurs personnages ne sont ni abstraits ni clichés, et c’est cela la spécificité de l’écriture scénaristique de Kaufman. Il délire sur le monde réel le fait glisser du côté du rêve, du cauchemar mais jamais il ne permet à ses personnages de douter du monde qui les entoure, jamais il ne tente d’excuser son monde par le truchement du truc scénaristique du rêve ou de la folie, et c’est ça qui est profondément génial dans son œuvre : admettre que le monde est fou, que le monde est dément !
La maison perpétuellement en feu de Hazel (Samantha Morton) est une idée magnifique !
Ce film peut être considéré comme nombriliste, mais la manière dont le scénario est cruel envers Caden, jouant à lui donner toutes sortes de symptômes atroces, à faire partir les gens qu’il aime de façon ignoble, est vraiment drôle et nous permet une distance critique avec le personnage qui est nécessaire à la compréhension du message du film. Sa mégalomanie son fantasme de théâtre total, de recréation du monde pour pouvoir l’observer indéfiniment est génialissime car si elle n’apporte rien à Caden, elle apporte au spectateur une idée globale de l’aveuglement dans lequel chaque individu peut s’enfermer !
Bref je recommande ce film à tous les autres esprits tordus de la planète !