“Chaos. Confusion. Savon.” était l’énigmatique accroche inscrite sur l’affiche du film.
Le héros (Edward Norton), un insomniaque et dépressif, rencontre au creux de sa vie, Tyler Durden (Brad Pitt), un fascinant personnage vivant apparemment en toute indépendance. Ils improvisent des combats à mains nues, qui deviennent de plus en plus organisés et fréquentés. Tyler devient une sorte de gourou pour les adeptes les plus réguliers ; tandis que le héros sous l’emprise de sa forte personnalité, sent que quelque chose lui échappe, quand des adeptes sélectionnés par le “chef” forment le comité des singes de l’espace, pour le Projet chaos…
La féroce critique de FIGHT CLUB sur le monde et son époque (la société de consommation à l’occidentale), était un dur constat sur le malaise de l’individualisme, quasi réduit à l’état d’objet… alors que chacun est au centre de sa propre dépression (« la pub nous fait courir après des voitures et des fringues ; on fait des boulots de merde, pour se payer des trucs qui ne nous servent à rien »).
Il importe au Narrateur (reconnait-il au début) de posséder le canapé dernier-cri. Dès lors que son appartement est pulvérisé, il se doit de constater qu’il ne possédait rien du tout, et donc d’admettre qu’il n’est rien lui-même. En tant qu’individu – et narrateur anonyme ‒, il n’est rien d’autre qu’une enveloppe charnelle, un tissu organique qui renferme d’autres organes (« je suis le bulbe rachidien de Jack ; je suis le canal biliaire irrité de Jack ; je suis la sueur froide de Jack », “Jack” désignant un individu quelconque dans le langage populaire américain).
SAVON…
L’obscur Tyler Durden vend du savon. Il le fabrique lui-même dans son immense taudis à étage, un squat dans un quartier désœuvré. Il nous apprend que la graisse est un des composants de ce savon, et que la meilleure d’entre toutes, est la graisse humaine… qu’il se procure dans la déchetterie (!) d’une clinique de liposuccion, soulignant l’ironique paradoxe : à prix de luxe, il revend aux riches clientes leur propre graisse !
Ainsi, l’individu ‒ l’être humain si orgueilleux ‒ est lui-même recyclé comme tout ce qu’il consomme… et finalement, déshumanisé. (L’individualisme réduit à l’état d’objet.)
CONFUSION…
Dans l’histoire : le Narrateur est en perte totale d’identité (Jack ? Rupert ? Cornélius ?), d’équilibre (à cause de son insomnie), et finalement de repère (que vit-il entre réalité ou fantasme ?).
Dans le discours : le Narrateur (« je ne suis qu’un gamin de 30 ans ») appartient à une génération qui se sent perdue, une génération d’hommes élevés par des femmes… « Nous sommes les enfants oubliés de l’Histoire, nous n’avons pas de Grande Guerre, notre grande dépression c’est nos vies », parce que « la télévision nous a appris à croire qu’un jour on serait des millionnaires, des dieux du cinéma, ou des rock-stars, mais c’est faux ! et nous apprenons lentement cette vérité… »
Un des aspects “chaos/confusion” du film, c’est qu’en frères ennemis (forcément) indissociables, Tyler Durden et le Narrateur en viennent à une lutte implacable, mais certainement pas fratricide (ni suicidaire, donc). Car Tyler ne veut pas le tuer, il veut faire vivre au Narrateur cette souffrance du mal-de-vivre ‒ que la “société de consommation” lui masque sous les écrans publicitaires ‒, en commençant par créer le club de combat. Il veut lui faire ressentir son existence, sans lui nuire… ce que démontre la scène de l’accident de voiture, où il frôle la vie.
D’ailleurs, ce principe de pousser quelqu’un sur le précipice de la mort sans vouloir le tuer, il le fait subir au jeune commis dépanneur Raymond K. Hessel (qui après devrait très vite reprendre ses études de vétérinaire).
CHAOS…
Nihiliste, Tyler Durden n’est pas un assassin.
Quand au dernier acte le Narrateur découvre que le Projet chaos est de détruire douze buildings, Durden le rassure (« on ne tue pas les gens, on les libère ») : les immeubles sont vides ! Car le Projet chaos est tout à fait symbolique, puisque le but est de voir s’effondrer l’histoire de la finance…
Tyler est un tordu… le Narrateur est un perturbé ; individu(s) qui se venge d’avoir été réduit à l’état d’objet, contre la “société de consommation”.
Et le film de se terminer sous les mesures de la chanson des Pixies, “Where is my mind ?”...

Echo du CHAOS
Lorsque dans l’ultime scène, on voit les tours s’écrouler une à une, il est aujourd’hui impossible de ne pas penser aux “jumelles” du World Trade Center…
On le sait, le but des attentats du 11 septembre 2001 était d’atteindre le géant américain sur trois points tout à fait symboliques : la résidence présidentielle (Maison Blanche), la stratégie militaire (Pentagone), et… le centre névralgique de la finance (Twin Towers) !
C’était tout juste deux ans après FIGHT CLUB, projeté le vendredi 10 septembre 1999 lors du festival de Venise.
Une fiction rattrapée par la réalité ?
En tous cas, peinture d’une fin de XXème siècle désenchantée… anticipation d’un début de XXIème siècle désespéré par la crise… l’œuvre FIGHT CLUB (roman écrit au présent ; film au genre inclassable), pourrait bien dans quelques décennies devenir une représentation emblématique de notre époque.

Subversif comme peu d’autres films dans le cinéma hollywoodien (tout de même distribué par 20th Century Fox), FIGHT CLUB était précédé d’une réputation anarchiste (“Diable, Brad Pitt y fume comme un poêle !”), mais c’est un film poil-à-gratter qui allait diviser l’ensemble de la critique, sur bien d’autres terrains. En particulier sur ce qui ne se voit pas : le message et le subliminal.
D’abord le message : la dépression individuelle, ici celle du héros menée aux violences les plus extrêmes, est représentative de combien de personnes ? (et plus au cœur du sujet : la férocité d’un combat, même sans haine, est-il défouloir au point d'atteindre le surpassement de soi ?)
Message qui n’a parfois pas été capté du tout ! Pour Remo Forlani de RTL, ce n’était qu’un film de bagarres pour ado, à peu près sans intérêt ; pour Bayon de Libération, un marathon de bourre-pif supposé, une mêlée d’idées creuses ; pour Christophe Régin de Fluctuat.net, un film raté aux délires fascistes (!)…
Ensuite, le subliminal : ce qui est sous nos yeux et qu’on ne voit pas… l’OM-NI-PRE-SENCE de la publicité (pour Olivier Père des Inrockuptibles, c’était un insupportable spot publicitaire de 2h15) ; du début jusqu’à la fin les marques défilent, presque aussi subliminales que les quatre apparitions d’1/24ème seconde, de Tyler Durden lors des 12 premières minutes du film… (alors que Brad Pitt n’entre en scène qu’au bout de 20 minutes)
C’était le noyau de la controverse : la publicité à l’intérieur d’un film est de nos jours inévitable, même nécessaire pour financer sa production, en particulier pour un film “américain”, qui ne bénéficie d’aucune subvention publique ou d’Avance sur Recette. Pour FIGHT CLUB au budget de 63 millions $, le paradoxe réside dans ce fait :
le film est un virulent réquisitoire anticapitaliste,
dans lequel une trentaine de grandes marques sont visibles
(dont certaines plusieurs fois).
Mais il faut toutefois reconnaître que la Fox a eu le cran d’assumer ce paradoxe, de bout en bout. (*)
Et il fallait une telle Major studio pour que Fincher aille au bout de sa vision du sujet… tout comme il fallait un réalisateur tel que David Fincher, pour donner à la Fox un film qui n’appartienne à aucun genre connu.
La production lui avait promis : « Si le film vaut le coup, vous aurez votre générique d’ouverture en 3D… sinon, vous aurez un fond noir ! ».

Dans la scène où Edward Norton veut se dénoncer à la police comme fomenteur d’un attentat d’envergure appelé Projet chaos, il découvre que des membres du fight club sont aussi dans la police, et sont donc complices dans le projet terroriste. Les trois flics castrateurs sont crédités : détective Andrew (Van Quattro), détective Kevin (Markus Redmond), détective Walker (Michael Girardin)…
Le nom d'Andrew Kevin Walker est ainsi présent au générique de fin ! clin d’œil au scénariste (SE7EN, 8mm, Sleeping Hollow) pour sa collaboration non-créditée au scénario du film (déjà le cas avec THE GAME). Andrew Kevin Walker faisait déjà une apparition en cadavre au début de SE7EN (1996), puis allait en faire une nouvelle, en voisin somnolant dans PANIC ROOM (2002)…
Donc, si vous voulez revoir ce film en DVD sous un angle nouveau, vous êtes prévenu qu’il faut y être très attentif, jusqu’à la fin, et ce, depuis le début…
(*) Lorsque votre lecteur lance le disque, après l’habituelle mise en garde sur le copyright (l’utilisation privée dans un cadre strictement familial, etc.)… le texte suivant (blanc sur fond rouge) titré ATTENTION, est signé... Tyler :
« Si vous lisez ceci alors cet avertissement est pour vous. Chaque mot de ce texte inutile que vous lisez est une autre seconde perdue de votre vie. Vous n’avez rien d’autre à faire ? Honnêtement, votre vie est-elle si vide que vous ne puissiez penser à une meilleure manière de passer ces moments ? Ou, êtes-vous si impressionnés par l’autorité, que vous respectez et vouez votre foi à tous ceux qui en réclament ? Lisez-vous tout ce que vous êtes supposé lire ? Pensez-vous tout ce que vous êtes supposés penser ? Achetez-vous ce qu’on vous dit d’acheter ? Sortez de votre appartement. Allez à la rencontre du sexe opposé. Arrêtez le shopping excessif et la masturbation. Quittez votre travail, commencez à vous battre. Prouvez que vous êtes en vie. Si vous ne revendiquez pas votre humanité vous deviendrez une statistique. Vous aurez été prévenu… »

Autrement dit -- et c'est l'essence même du message de Fight Club :
Une consommation effrénée et aveugle, dictée par l'absolutisme de la croissance, nous mène vers le chaos mou de la déshumanisation... Alors, jouissez de la vie tant qu'il est encore temps.





