Mon attirance première pour ce film là, va au-delà de la simple curiosité ! Il s’agissait de satisfaire une quête pour un personnage douloureusement disparu : John Cassavetes !
En France il est reconnu en tant que cinéaste, aux USA on le connaît mieux en tant qu’acteur ! Depuis quelques années le travail acharné d’un critique : Ray Carney a mis en avant sa carrière de réalisateur là bas. Hélas cet homme a du mal à rester dans l’ombre et les cinéphiles américains lui offrent une partie des lauriers que seul le réalisateur méritait ! Personnellement je n’ai jamais aimé les intermédiaires!
La plupart des films dans lesquels Cassavetes a joué (Rosemary Baby, Fury, les douze salopards, les tueurs...), même très bons, n’ont pas grand-chose à voir avec son travail de metteur en scène. Ça n’est pas le cas dans Tempest ! Il est évident pour moi que Mazursky connaissait et appréciait les films de John Cassavetes, et qu’il a pris en compte Opening Night et Love Streams dans la création des personnages de Philip et d’Antonia. Bien entendu les acteurs sont aussi des auteurs dans le sens où leur façon d’être et leur langage corporel marquent les films du sceau de leur présence, de leur charisme. Mais les dialogues et les thèmes, comme celui de la crise de la cinquantaine, et de l’épuisement du couple, peuvent être cassavetiens !
Ce film est une libre adaptation de La tempête de Shakespeare. Outre Rowlands et Cassavetes, Maggie Ringwald (dans son premier rôle), Susan Sarandon, Vittorio Gassman et Raul Julia complètent cette distribution, en en faisant une des plus belles du cinéma mondial!
Philip Demetrius (JC) architecte célèbre, travaille pour le classieux mafioso Alonso (Gassman). Lorsqu’ils visitent le futur casino dont Philip a dessiné les plans, celui-ci se projette en haut de cet édifice se jetant dans le vide, la métaphore est claire : ce travail tient du suicide ! Sa saine réaction est de dire immédiatement « Je démissionne ! » mais c’est impossible à moins de se faire détruire la carrière et les genoux ! La haine monte en lui, il se sent de plus en plus prisonnier et misanthrope. Son épouse, Antonia a la démarche inverse, elle veut reprendre à travailler et souffre de l’éloignement, voir de la haine de son mari ! Elle le quitte donc pour Alonso qui par là rend sa liberté à Philip ! Celui-ci sur les conseils de son père part alors pour la Grèce avec sa fille Miranda (Molly Ringwald). Grèce qui pour le personnage comme pour l’acteur représente l’origine. A Athènes il rencontre Aretha (Susan Sarandon) qui devient sa maîtresse. La demande d’Antonia de récupérer sa fille et le refus de celle-ci à obtempérer, pousse Aretha, Philip et Miranda à partir pour une île grecque oubliée de tous…
De l’œuvre de Shakespeare, Mazursky a gardé l’unité de temps, une certaine théâtralisation de la mise en scène, les bouffons et surtout la connexion magique entre l’homme et la nature.
Le film se passe donc en une seule journée, ce sont les flash-back qui nous renseignent sur les faits qui ont menés à l’instant présent. Maintenant les sentiments nés des actions passées ont assez marinés et les habitants de l’île ressentent la pression de leurs désirs personnels avec la force de la vapeur d’une cocotte minute prête à exploser. Les revendications ont atteint leur paroxysme, c’est la puberté pour Miranda, et le désir de construire un avenir pour Aretha. Philip est le couvercle de la cocotte ! Ce qui se passe sous son couvercle à lui est plus souterrain, moins clair : il est son propre oppresseur, et commence à avoir des hallucinations, à souffrir de ce qu’il a perdu, ce pour quoi il ne s’est pas battu : son amour ! J’aime que ce personnage soit à la fois égoïste et puissant. Il est païen dans le sens où comme Jupiter il commande à l’orage, mais n’est pas au dessus des mauvaises actions ! Et si sa colère n’est pas légitimée, elle n’est pas non plus jugée! Ce film se situe au dessus des jugements de bien et de mal et ça c’est bien ! Je trouve formidable de faire de Cassavetes ce magicien qui grâce à ses émotions peut provoquer une tempête. La tempête qu’est-ce que c’est ? C’est le climax, le moment où les forces de la nature se révèlent où les émotions des humains émergent « Once more with feeling !» (Encore une fois avec des émotions !), « Show me the magic ! » (Montre-moi de la magie !). Quoi de plus intelligent que d’avoir confié ce rôle à un réalisateur dont le moyen d’expression était l’émotion dans sa violence réelle. Et Philip est aussi un réalisateur aux deux sens du terme c’est un dire un metteur en scène (il restaure un théâtre antique, il délimite l’espace, a une conscience presque paranormal de où est qui sur l’île) et quelqu’un qui aide à se réaliser : à s’ouvrir, à montrer ses émotions. Lorsqu’il provoque la tempête finale ce qu’il déchaîne outre sa colère et les éléments, c’est un grand nettoyage, une purification ! « Vos vies ont été épargnées, sur cette île on fête cela par un sacrifice ! » et sur ce, malgré les protestations, il égorge une chèvre. En théorie ne dit on pas qu’une des étymologies possible de Catharsis est le sacrifice rituel du bouc (chèvre) émissaire sur lequel on projette toutes nos souffrances !
C’est l’effet que produit ce film : cathartique !
Film qui propose aussi un traitement intéressant de la musique. Elle y est omniprésente et de différentes manières : les personnages chantent et dansent sur la musique qu’ils produisent « in » ; ils se baladent avec leur stéréo, (ou flûte pour Calibanos (Raul Julia) qui nous refait NewYork NewYork pour ses chèvres (hilarant) !) ; ou bien, elle est classiquement « off »!
Il est impossible aussi, de ne pas mentionner la beauté de l’île, la beauté du paysage, du ciel, de l’eau bleue turquoise, du théâtre antique et des maisons blanches. Impossible de ne pas évoquer cette vie simple au soleil, où l’on mange de la feta, des tomates, des olives et du pain ; où l’on se repose, fait l’amour sur un hamac et où l’on peut nager dans la mer à tout moment, et même nu ! C’est un paradis !
Ce film questionne le couple et son évolution, le désir d’Antonia est clairement exprimé quand elle dit à Philip qu’elle ne voulait pas seulement se tenir à ses côtés, qu’elle voulait participer ! Qu’elle voulait que tous deux fassent des sacrifices et pas seulement elle !
Une fois tout cela dit, il reste tout de même le fantasme premier qui a mené à ce film : celui de regarder ce couple mystérieux et fascinant que formaient John Cassavetes et Gena Rowlands, de les regarder interagir et d’être fasciné par la captation d’un amour véritable, par la captation impossible au cinéma du sentiment réel et de la douleur réelle de l’amour !
D’une île à l’autre : le film s’achève sur un retour à New York et la chanson du générique mieux qu’un « ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants » évoque le travail qu’il reste à accomplir « we’ll turn Manhattan into a isle of joy » (nous transformerons Manhattan en une île de joie). Puis les comédiens se présentent un à un et nous saluent tous ensemble comme au théâtre !












