Jeudi, 02 Juillet 2009 13:48

Whatever Works

Un couple atypique. Un couple atypique. Mars Distribution

Le personnage de Boris Yellnikoff, qu’incarne Larry David, interprète et créateur des séries « SEINFELD », de 1991 à 1998, puis surtout « CURB YOUR ENTHOUSIASM » (« Larry et son nombril ») de 2000 à 2007, n’est pas – à proprement parler – un amoureux d’autrui…

Comme Woody Allen, qui s’exprime et règle quelques comptes par sa voix, il hait ses prochains – ces misérables vers de terre illettrés –, qu’il insulte systématiquement avec beaucoup d’esprit, et ne professe d’amour que pour sa géniale personne.

Au passage, on notera qu’il est misanthrope (et donc à fortiori misogyne), il cultive comme W.C. Fields une répulsion viscérale pour les enfants, qu’il présente comme des attardés indécrottables. Il est bougon, odieux, hypocondriaque, anticlérical et globalement opposé à tout ce qui règle l’ordre immuable d’une société qu’il affirme exécrer.

Et pourtant, Boris est plutôt sympathique.

 

D’abord parce qu’il nous intègre, nous spectateurs, dans ses innombrables apartés. Il se crée immédiatement avec le public une réelle complicité, car même ses meilleurs amis sont exclus de cette intimité que Boris nous réserve ; à tel point qu’il nous entraîne parfois à l’écart de l’action, pour nous livrer ses confidences.

Et puis, parce qu’il n’est pas du tout, dans les faits, l’égoïste personne qu’il prétend être.

Pour commencer, il est fragile. A preuve tous ses suicides ratés, l’un après le départ de son ex, Jessica, qui le voit atterrir sur une verrière et explique sa claudication, l’autre avant de rencontrer physiquement sa troisième femme, Helena, qu’il écrase de tout son poids, et dont il s’éprend aussitôt.

Mais le deuxième rôle important du film échoit sans conteste à sa seconde épouse, la jeune Mélodie, brillamment interprétée par Evan Rachel Wood – au physique pas si éloigné de la Scarlett Johansson de « VICKY, CRISTINA, BARCELONA » –, une paumée qui débarque tout droit de son Mississipi natal, où elle a reçu une éducation stricte et chrétienne, qui a eu, semble-t-il, sur elle des effets de repoussoir.

Ce qui nous amène à constater que, par ailleurs, Boris n’est absolument pas égoïste.

Bien que vivant replié sur lui-même à débiter ses sempiternelles fadaises sur l’infériorité supposée des autres et son (invérifiable) génie – il aurait paraît-il jadis été nommé pour le prix Nobel de physique –, il éprouve le besoin de se rendre utile à cette jeune fille délicieuse et touchante qui vient frapper à sa porte.

Le rapport qui s’établit entre le vieil homme – Boris paraît avoir dépassé les 60 ans – et la gamine (qui en revendique 21) n’est pas sans évoquer la relation qu’eut Woody Allen pour Soon-Yi, la fille adoptive de sa compagne Mia Farrow, qu’il finit par épouser en 1997.

Elle trouve en la personne de ce vieil original un modèle qui va lui permettre d’affirmer sa propre personnalité.

Cependant le fait d’emprunter à tout bout de champ les mots de Boris, en désignant ses semblables comme des « morons » (c’est à dire crétins) ne va pas pour autant faire de Mélodie une intellectuelle.

Certes, elle apprend vite à son contact à éviter les clichés – qui constituaient jusque là l’essentiel de ses réflexions –, mais quand elle entreprend de philosopher, c’est une philo de comptoir à laquelle elle ne comprend rien.
Un savoureux exemple est sa réflexion à propos du fait que 2 hommes aient pu rêver d’elle au cours de la même nuit. Elle le juge « mathématiquement » impossible !

Autour de ce couple improbable, qui ne paraît reposer sur rien, pas même le sexe (car Boris prône l’abstinence) vont venir se greffer un certain nombre de satellites, tous plus réjouissants les uns que les autres. Ces personnages excentriques (au sens propre comme au figuré) mais essentiels à la progression de l’intrigue, surgissent toujours par surprise comme dans ces comédies de boulevard dont ce film a la saveur et la légèreté.

En tête de ce panthéon magnifique, figure Marietta, la mère de Mélodie (brillamment interprétée par Patricia Clarkson.) En quelques séquences bien senties, on la voit évoluer du rang de chieuse coincée tête à claques insupportable à celui d’artiste épanouie et libérée, spécialisée dans les collages de photos de corps nus (la scène de l’exposition est, de ce point de vue, exemplaire) et qui partage sa vie professionnelle et intime avec 2 hommes totalement bohèmes, sans doute plus jeunes qu’elle, mais qui de toute façon se situent aux antipodes de son ex-mari et de l’éducation qu’ils avaient tous deux transmise à Mélodie.

Le-dit mari, lui aussi, est un personnage excessivement savoureux. A travers lui, Woody Allen en profite pour régler définitivement ses comptes avec l’éducation judéo-chrétienne et les tentations sécuritaires d’une certaine Amérique.

Au fond, ce père digne et vertueux (qu’incarne Ed Begley Jr) est un pauvre type. Il a fait un mariage de raison avec Marietta (qu’il n’aimait pas vraiment). Du coup, toute sa vie a été un fiasco. Et même sa récente relation adultère, avec une secrétaire plus jeune, est loin de l’avoir satisfait.

La scène de son « coming out », dans un bar, en compagnie d’un autre homme esseulé, dont tout laisse à penser dès les premières secondes qu’il est gay, est un peu « grosse caisse »…

Peut-être aurait-on pu éviter aujourd’hui ce recours à l’homosexualité comme contrepoint à l’intolérance professée par le personnage !

Mais il semblerait que ce scénario ait été écrit en 1977, pour le défunt comique Zero Mostel (vu dans « THE PRODUCERS »). Il n’est donc pas surprenant d’y trouver des éléments un peu datés, à l’impact un tant soit peu émoussé…

Autre figure importante, quoique moins haute en couleurs, de cet imbroglio new-yorkais : Randy James, prototype du jeune acteur formaté et gendre idéal, interprété par Henry Cavill (remarqué en Charles Brandon dans la série télé « THE TUDORS »). Sa beauté, son charme opèrent immédiatement sur Mélodie mais surtout sur sa mère. Et cette fascination pour la beauté virile contribuera implicitement à la libération du personnage de Marietta.

C’est néanmoins au cours des scènes entre Randy et Mélodie que peut s‘exprimer pleinement la saveur de l’écriture de Mister Woody Allen. Quand, à bout d’arguments pour justifier sa fidélité, la donzelle surexcitée est prête à succomber au bellâtre, il lui revient en mémoire qu’elle n’a pas apporté de … viagra.

Bien entendu, lui n’en a pas besoin ! Et du coup, le soit-disant désintérêt de Boris pour les choses de la chair perd beaucoup de sa crédibilité…

Dernier personnage essentiel du film : New York !

Comme dans nombre de ses films et tout particulièrement ceux de la fin des années 70 (qui voit naître des chefs d’œuvre tels « ANNIE HALL » ou MANHATTAN »), la vie new-yorkaise a toujours été au centre des préoccupations d'Allen.

Ici encore, l’omniprésence de cette ville qu’il adore transparaît dans « WHATEVER WORKS » : Sur les façades vieillottes et colorées du quartier juif (où l’on sert des spécialités imprononçables) ou sous les néons de Time Square.

Ce film est une réussite authentique, un véritable petit bijou d’esprit et de style, qui nous rappelle le particularisme de certains des habitants de New York et l’extrême modernité de la pensée du cinéaste, lequel, une fois encore, nous délivre à travers ce film une brillante leçon de tolérance et d’humour.

Ce film n’est peut-être pas son plus original, mais il appartient à sa meilleure veine créatrice. Il est techniquement irréprochable et très maîtrisé quant à la direction d’acteurs. Le scénario fonctionne à plein régime. On rit sans cesse et jamais à regret.

A n’en point douter, si la carrière de Woody Allen se poursuit dans cette voie où il excelle, nous retrouverons un jour ses meilleurs textes – dont celui-ci – dans les manuels scolaires.

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